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06/09/2012

F.R.C.I: Forces Racketteuses de Côte d’Ivoire

Avant-Propos

En vacances depuis plus d’un mois à l’intérieur du pays, le récit qui va suivre – et que je partage avec vous - retrace les différentes péripéties qui ont émaillé mon voyage retour sur Abidjan. Voyage au cours duquel j’ai dû voir de mes propres yeux et vivre personnellement  une amère expérience de l’ivoirien resté au pays, sous l’ère Ouattara. Mais cela a - tout de même - eu le mérite d’aiguiser d’avantage ma soif de liberté, et ma foi en une Côte d’Ivoire libre où, il fait bon de vivre. Bien sûr, assis, devant nos écrans d’ordinateurs et nos claviers, nous n’imaginons jamais assez le profond Etat-de-chaos qu’est devenue la Côte d’Ivoire. Tant que nous restons loin du véritable drame ivoirien, tant que nous ne vivrons pas de près « les vraies réalités du terrain », nous ne prendrons jamais assez la pleine mesure du triste sort qu’est devenu celui des populations ivoiriennes. Car en effet, une chose est de s’indigner, de dénoncer les tares du régime d’Alassane Ouattara - bien calé chez soi - et une autre est de descendre – soi-même – dans le four bouillant de la crise socio-politique ivoirienne, de se mêler aux populations martyrisées pour – finalement – se rendre à l’évidence que le drame ivoirien n’est ni de la science-fiction, encore moins une invention de ceux qui verraient d’un mauvais œil le régime de monsieur Ouattara. Une chose est donc d’aller – personnellement - au contact des faits, pour comprendre que ces populations n’ont avec elles que leurs murmures et leurs soupirs pour exprimer toutes leurs déceptions, mais aussi leurs douleurs sans fond, 16 mois après l’arrivée – tragique - de monsieur Ouattara au pouvoir en Côte d’Ivoire.


Avec – tout de même - un peu d’appréhension, je dus me résoudre à effectuer le voyage retour pour Abidjan. Car un mois auparavant, les différentes attaques des positions des FRCI par un « commando mystérieux », avaient jeté l’émoi au sein du gouvernement Ouattara. Si bien que toute la meute de soldats FRCI que comptait ce régime, fut déversée tout au long des artères proches et  menant à la capitale Abidjanaise, nous rapportait la presse. Avec ces hommes en armes dont l’irritabilité est montée d’un cran depuis les pertes lourdes qu’ont subi leurs compagnons d’arme à Yopougon, à Akouédo…, mieux valait prier Dieu, pour que le jour où vous serez nez à nez avec eux, votre tête ne ressemble pas – à leurs yeux - à celle d’un « milicien pro-Gbagbo », ou encore à celle d’un « déstabilisateur » qui en voudrait terriblement à leur « chef suprême Adoré ».

Curieusement – en mon fort intérieur – je sentais que ce qui compliquait encore plus les choses, c’était ma carte d’identité nationale. Ce qui devrait- en fait - être un laisser-passer est devenu - au contraire - un véritable sujet d’inquiétude. A Yopougon et dans d’autres communes de la capitale, combien sont-ils, en effet, ceux qui, pour leurs noms à consonance pas assez pro-Ouattara ou, qui - juste -  pour un délit de faciès ont été pris pour cible, raflés, tout simplement emprisonnés ou enlevés par les hommes de l’armée tribale de monsieur Ouattara ? Dans la presse, le nombre d’exemples de personnes, victimes de tels agissements n’ont cessé de croitre jusqu’au jour où vint ce moment où je devrais rentrer chez moi.

10 heures, le car s’ébranla – enfin - sur la route. Destination : Abidjan la capitale, objet de tant de convoitises. La société de transport à qui appartenait le car dans lequel je me trouvais, semblait elle, se soucier peu qu’il y ait de nombreux barrages sur le trajet et surtout  se fichait royalement du code et de l’éthique du transport en commun. Car en dehors des places assises, normalement prévues pour un tel véhicule, on pouvait compter près d’une dizaine de personnes assises sur des bidons en plastique ou carrément debout le long de l’allée séparant les sièges passagers. Un coup d’œil rapide sur mon ticket, pour vérifier le nom de cette compagnie m’en dit long sur les motifs d’une telle prise de risque : « Dembélé transport ».

Au fur et à mesure que nous nous rapprochions d’Abidjan, les barrages se faisaient de plus en plus nombreux et les fouilles de plus en plus lentes. A l’intérieur du car, un jeune homme qui mettait du temps à ouvrir son sac de voyage, reçu un coup de pied dans le ventre. Cria de douleur, mais s’exécuta tout de même, avec plus d’entrain cette fois, la douleur aidant, bien sûr. A qui ira-t-il se plaindre, après cela ?

Pendant le voyage, le premier fait qui attira mon attention, fut celui des uniformes des FRCI. Avec toute la pub faite – par le régime - autour des nouvelles tenues des hommes en armes, soit ceux que je vis tout au long de mon trajet ne se sentaient pas concernés, soit c’était juste – et comme d’habitude – une opération de communication du régime ouattariste, pour trahir la vigilance des braves ivoiriens. La plupart arboraient encore d’anciennes tenues. Certaines, tellement usées et sales n’étaient pas de nature à rassurer aux voyageurs. Celui qui contrôlait les pièces était généralement un FDS qui lui – au moins – savait lire et s’exprimer correctement en français. Les autres, ceux que vous connaissez, se contentait de tenir les armes et de fouiller les véhicules. Mon attention se portait – malgré tout - surtout sur les faits et gestes de l’apprenti-convoyeur. A chaque barrage, il descendait, courait à la rencontre des hommes en treillis, ceux assis à l’ombre, souvent sous un abri de fortune. Leur donnait « quelque chose », puis revenait au pas de course, remontait dans le car qui se mettait alors en route. En fait, je compris – très vite - que le « contrôle » des pièces d’identités, n’était qu’un subterfuge pour donner le temps à l’apprenti ou au chauffeur de donner ce « quelque chose » aux hommes en armes et aussi, de détourner l’attention des voyageurs. Rien de plus.

Le racket ne se limitait pas qu’aux chauffeurs de véhicules, mais aussi aux passagers. Notamment ceux qui avaient le malheur de ne pas avoir leurs pièces à jour ou celles différentes de la nouvelle carte d’identité. A un certain barrage, un homme, habillé dans un treillis flambant neuf (non pas la nouvelle tenue) monta à bord du car. Salua dans un français – à peu près - correct. Je me dis qu’il s’agissait – encore – d’un FDS, comme on en a croisé tout au long du trajet. Erreur, il s’agissait plutôt d’un dozo « habillé », un des très rare, peut-être à savoir s’exprimer correctement. Après une observation attentive, je remarquai des gris-gris à ses poignets. Et tous ses doigts étaient surchargés de bagues étranges. « Pour tous ceux qui n’ont pas de pièce, ou des pièces périmées, ils payent 200 F CFA. Comme ça, ça va vous faire mal et vous allez faire vos pièces » dit-il. Une onde de murmures dans le car accueillie ses propos. Mais, imperturbable, il continuait son « racket », allant jusqu’à faire la monnaie pour ceux qui n’en avaient pas. Une passagère, visiblement en colère se fâcha, prononça des paroles dans une langue que je ne comprenais pas. Le racketteur non plus, d’ailleurs. Plus préoccupé par les espèces sonnantes et trébuchantes des voyageurs, que leurs sourdes invectives. La colère de la dame gagna plusieurs autres passagers qui eux, ne prirent pas, le risque de le faire à haute voix. Ma voisine de gauche murmura, à elle-même, une phrase que je pus entendre : «  Vous n’avez pas dit que c’est ça vous voulez. Vous vous plaignez maintenant ? ».

Un autre fait, surprenant: les étrangers, notamment les ressortissants burkinabés, avaient un traitement particulier. Un soldat FRCI leur prenait leurs pièces d’identité, les invitait à descendre avec lui et à le suivre, selon ses propres termes, « au guichet ». Au motif qu’ils n’avaient pas, en plus de leurs pièces d’identité, une « attestation de résidence ». Je n’en croyais pas mes oreilles. Des étrangers, de surcroit burkinabés, subir les tracasseries des FRCI de Ouattara !

Nous poursuivions notre voyage. Du « contrôle » que je redoutais tant, rien. Sinon… jusqu’à ce que nous arrivions à l’entrée d’Abidjan par N’dotré. Barrage des FRCI. Cet endroit avait une triste réputation. Je m’en souvenais. C’était aux tristes heures de la guerre post-électorale et celle du « commando invisible » du sieur IB. Tous les passagers sont sommés de mettre pied à terre. Les soldats sont nombreux et surtout nerveux. Gare à celui qui oserait les dévisager. Fouille minutieuse du car. Les bagages des voyageurs ne sont pas épargnés.

«  C’est pour qui sac-là ? », crie un des soldats qui fouillait l’intérieur du véhicule, en brandissant mon sac noir, contenant mon ordinateur portable. Le sang fit un tour dans ma tête. Il ne fallait pas, à cet instant précis, céder à la panique. Après une brève hésitation, je réunis tout mon courage et répondis : « C’est à moi ». Du coup, les autres firent mouvement vers moi. Celui qui semblait être leur chef, m’intima l’ordre de le rejoindre. Ce que je fis. Commença alors une série de questions, à un tel rythme que je n’arrivais pas à suivre et à toutes y répondre. « Qu’est-ce que tu fais avec ça ? », « Où tu vas avec ça ? », « C’est pour faire quoi ? », « Tu fais quel travail ? », etc. Son regard partait successivement de ma pièce d’identité à mon visage. Comme s’il doutait que c’était moi sur la photo de la carte d’identité.

Je lui dis qui j’étais – un citoyen et travailleur ivoirien - et ce que cet appareil me servait d’outil de travail. Mes explications l’importaient peu, très peu. Il retournait l’appareil dans tous les sens comme pour chercher à voir à l’intérieur. Visiblement, il ne s’y connaissait pas en informatique, pas plus qu’un babouin qui voit pour la première fois un téléphone portable. Mais l’état de l’appareil neuf, lui donnait certainement des idées, que je qualifierai de... pécuniaires.

20 minutes, les autres passagers étaient déjà montés. Le chauffeur s’impatientait. Le faisant savoir par des coups de klaxons. A mon grand désarroi, le chef donna l’ordre au chauffeur de partir, sans moi. Ce qu’il fit immédiatement. Me voici, bien seul avec les FRCI de Ouattara. Mon cauchemar ne faisait-il que commencer ? A cet instant, je pensai aussitôt à ma fille de 5 ans et à mon épouse, restées au village.

D’autres cars et véhicules personnels arrivaient nombreux. Ces FRCI qui m’ont arrêté, n’avaient pas le temps de « discuter » avec moi. Le chef me confia à un autre soldat. Celui-ci me m’intima l’ordre de m’asseoir, à l’écart et à même le sol. Le soleil était encore brulant. Plus d’une heure s’écoula. Quand le chef revint et me revit. Il demanda à un autre de me fouiller. Je fus dépouillé de mon argent, de mon téléphone portable. Ils me jetèrent mon portefeuille vide et ma carte d’identité. Me donnèrent l’ordre de partir. Je ne demandai pas mon reste. Je me mis à marcher machinalement, remerciant Dieu d’être encore en vie. Je marchai plusieurs kilomètres, sans me retourner. L’ordinateur portable ? Ils le confisquèrent, sans aucune explication. Je marchai tout droit devant moi. Priant de tout mon cœur qu’ils ne changent d’avis et qu’ils ne me disent de rebrousser chemin. Ce jour-là, je crois, j’eus de la « chance », à cause des nombreux véhicules – à racketter - qui arrivaient à cet endroit. Ce qui ne leur donna pas assez de temps pour « s’occuper » de moi. Encore sous le choc, je m’arrêtai à une cabine téléphonique, appelai un collègue que j’attendis. Deux heures après, il vint me « récupérer » et m’accompagna à mon domicile. Une fois chez moi, je remerciai Dieu et retint une chose: La Côte d’Ivoire ne peut pas et ne dois pas rester dans cet état. Elle mérite mieux.

Ce voyage – en tout état de cause - m’apprit d’avantage - même si je le savais déjà sans l’avoir moi-même vécu - que ces FRCI, cette armée tribale qui a aidé monsieur Ouattara à prendre le pouvoir, n’a rien de républicain. Sauf par l’appellation. Ce qui intéresse ces gens armés par le pouvoir, ce sont plutôt le gain facile, la violence et le meurtre. Ils n’ont rien à avoir avec de bons et véritables soldats. Ils ne font que se sucrer sur le dos des pauvres populations civiles. Celles qu’ils sont censés protéger, selon la Constitution ivoirienne. En fait, l’accession de monsieur Ouattara au pouvoir est, pour eux, une – véritable - aubaine de laquelle ils tirent leur pitance quotidienne. Rien de plus. Ce sont des hommes affamés et assoiffés d’argent et de sang. Ils n’ont pas gagné la guerre. L’armée française leur a offert, la zone sud (ex-zone gouvernementale) de la Côte d’Ivoire qui manquait à leur tableau de chasse. Ce n’est pas – non plus - Alassane  Ouattara qu’ils défendent, ni son régime. C’est plutôt leur « butin de guerre » qu’ils protègent. Mieux, monsieur Ouattara, en leur offrant – tacitement – l’impunité, les encourage à dépouiller et à se défouler, quand cela leur chante, sur d’innocents citoyens qui ne demandent qu’à vivre en paix. Ne devrait-on pas, plutôt les appeler Forces Racketteuses de Côte d’Ivoire ?

Que Dieu nous garde…, d’avantage.

Marc Micael

Zemami1er@yahoo.fr

 

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