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15/11/2012

Et si Ouattara amnistiait les prisonniers pro-Gbagbo ?

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D’entrée de jeu, qu’il nous soit permis de faire une nécessaire précision, de sorte à éviter toute confusion dans l’esprit des uns et des autres.

Ne peut prétendre « amnistier », que celui qui en a la qualité ou du moins, celui à qui l’on concède cette qualité. C’est-à-dire, celui ou celle qui, exempt de tout reproche, accorde « le pardon général » aux coupables.

Dans le cas de la Côte d’Ivoire, il apparait aux yeux d’une grande partie d’ivoiriens et aussi de nombreux observateurs étrangers, que monsieur Ouattara ne peut prétendre détenir cette qualité. Car lui-même, en tant que « co-auteur indirect » - selon l’expression consacrée – des crimes atroces commis par ses hommes durant la guerre post-électorale, a tout aussi besoin du pardon général des ivoiriens, donc de leur amnistie (si ces derniers daignent la lui accorder).

Ouattara pourrait « amnistier », ou accorder « la grâce présidentielle »,  c’est-à-dire libérer les prisonniers pro-Gbagbo (qui ne sont pas plus coupables que leurs adversaires politiques, pro-Ouattara), non pas parce qu’il en possède la qualité, mais parce qu’il est leur geôlier, au sens pur du terme. C’est lui qui détient, tout simplement les clés des prisons dans lesquelles il les a jetées dès les premières heures de la crise post-électorale en Côte d’Ivoire.


Cette précision faite, venons-en à notre question du jour: « Et si Ouattara amnistiait les prisonniers pro-Gbagbo » ?

Si ce fait s’avérait crédible, ce serait un aveu – tardif mais salutaire – d’erreur politique grossière de la part de monsieur Ouattara. La preuve que dès le départ, ce dernier s’est fourvoyé, traduisant ainsi son manque de vision politique véritable pour la paix et la réconciliation en Côte d’Ivoire. Cette grave erreur de jugement politique commise par Ouattara, viendrait ainsi confirmer tous les doutes que certains nourrissaient - depuis le début – à son égard: ses carences en ce  métier, en cet art noble appelé, la politique.

Nombreux sont ceux qui ont réclamée la libération des prisonniers politiques et militaires pro-Gbagbo et qui la réclament encore. Notamment dans les milieux proches de l’ex-régime et mêmes de certains observateurs lucides de la crise ivoirienne. Le processus de réconciliation en cours en Côte d’Ivoire en dépend, soutiennent-ils.

De même, selon de certains artistes qui ont récemment pris part à  la « caravane de la réconciliation nationale » initiée par le régime d’Abidjan à coup de centaines de milliards du contribuable ivoirien, c’est une réalité qui s’impose à tous. Les populations rencontrées durant leur parcours, selon eux, n’ont cessé de réclamer la libération de leurs frères, sœurs, fils et filles qui croupissent dans les goulags de la ouattarandie.

Au-delà de toutes ces assertions, il faut reconnaitre que dix-huit mois de règne de monsieur Ouattara n’auront en effet rien apporté à une Côte d’Ivoire, plus que jamais, en quête de paix et de réconciliation. L’on s’accorde à dire d’ailleurs, que processus de réconciliation demeure, jusqu’à ce jour, au point mort. Mieux, en dix-huit mois de règne, il apparait de plus en plus manifeste, aux yeux des ivoiriens et de plusieurs organismes des droits de l’Homme, que nous sommes bien en Côte, en face d’un régime tortionnaire et dictatoriale. Un régime qui aura réussi ce qu’il sait faire de mieux : semer le trouble, la violence et le désordre.

Résultat : la méfiance est désormais de mise entre ivoiriens, l’insécurité est angoissante, les attaques inopinées d’un « commando mystérieux » ont fini par convaincre plus d’un ivoirien que le régime en place est incapable d’assurer sa sécurité. L’opposition et sa presse ne cessent d’être la cible de ceux qui, dans l’intérêt du régime en place, leur refusent la liberté d’expression et de manifestation. Toutes choses qui apparaissent en contradiction flagrante avec l’esprit de réconciliation tant souhaitée.

Face à cette situation qui risque – à tout moment - de se dégrader si l’on n’y prend garde et des voix qui se font de plus en plus entendre pour dénoncer l’immobilisme de monsieur Ouattara, ce dernier pourrait, en ultime recours, décréter une amnistie pour les prisonniers pro-Gbagbo. Même si cela, lui ferait courir le risque de se mettre à dos, les inconditionnels et extrémistes de son clan qui eux, soutiennent mordicus que les pro-Gbagbo doivent payer pour avoir voulu s’opposer « au processus démocratique ».

Soro Guillaume, nous met la puce à l’oreille au cours d’une interview depuis Paris: « Le président de la République a le droit de faire grâce ». Venant du numéro deux du régime Ouattara - la thèse de « l’amnistie » apparait ainsi de plus en plus plausible.

Dans cette hypothèse, plusieurs questions méritent d’être posées: Pourquoi maintenant une amnistie ? Une telle « amnistie » pourrait-elle sceller durablement et définitivement  la réconciliation entre ivoiriens ?  Qui sera au juste,  amnistié?

Dès sa prise du pouvoir, monsieur Ouattara a jugé opportun de procéder à une vaste chasse aux sorcières, c’est-à-dire, « mettre hors d’état de nuire », les partisans de Laurent Gbagbo. Il s’agissait en réalité d’assouvir une vengeance longtemps ruminée et contenue, mais aussi et surtout de se barricader dans l’éventualité d’une contestation du pouvoir arraché au sortir d’un bain de sang. Leur leader, Laurent Gbagbo, étant fait captif, il ne fera qu’une bouchée de ses partisans, pensa-t-il. Conséquences : plusieurs cadres du FP, parti politique de Laurent Gbagbo, sont emprisonnés, s’ils n’ont pas eu la chance de s’enfuir et de s’exiler. Certains, comme le ministre Désiré Tagro, payeront de leur vie, pour avoir voulu résister à la volonté des bombes françaises.

Aujourd’hui, soit dix-huit mois plus tard, le navire ivoirien, piloté par monsieur Ouattara, tangue toujours dangereusement dans des eaux troubles, à la recherche d’une problématique réconciliation et d’une hypothétique paix.

Décréter une amnistie pour les prisonniers pro-Gbagbo, amènera-t-il pour autant les ivoiriens à faire table rase de tout ce qu’ils ont subi et de s’embrasser dans un transport de joie ? Non, bien entendu. La si profonde crise ivoirienne, ne saurait se restreindre à la libération de prisonniers, fussent-t-ils des proches de Laurent Gbagbo. Certes, ce serait un geste salutaire et un pas vers la réconciliation, rien de plus.

Car pour un pays aussi meurtri que la Côte d’Ivoire, un pays dont  le tissu social est profondément atteint par plusieurs années de crises à répétition, il faut bien plus que des actions d’éclat. Il faut aller au-delà, bien au-delà de la seule et simple mise en liberté des prisonniers politiques et militaires.

Pour ce faire, deux points – à notre sens - méritent une attention particulière.

Vider le contentieux électoral

Certains nous dirons – peut-être – qu’à l’heure actuelle, ce débat est dépassé. Mais pouvons-nous en toute honnêteté, faire fi de ce qui a été et est encore à la base du conflit post-électoral qui vient de plonger ce pays dans un chaos sans précédent ?

La question de la conquête du pouvoir doit être abordée avec beaucoup de délicatesse. Comment le pouvoir se conquiert-il ? Dans quel environnement ? Dans quelles circonstances et dans quel état d’esprit peut-on et doit-on organiser sa conquête ? Le risque est donc grand quand on néglige cet aspect des choses. Nous sommes tous interpellés.

Monsieur Ouattara est certes assis dans le fauteuil présidentiel. C’est un fait qui s’impose à tous, qu’on le veuille ou pas. Mais les circonstances de son accession au pouvoir, demeurent à ce jour au cœur de la polémique, alimentent les frustrations et entretiennent un profond et légitime sentiment d’injustice au sein du peuple ivoirien.

En Côte d’Ivoire, il est de notoriété que la prise du pouvoir par monsieur Ouattara s’est orchestrée à l’issue d’affrontements sanglants. Il est de notoriété que jusqu’à présent, la question sur les preuves de sa victoire à l’élection présidentielle et sur la proposition du recomptage des voix, ont été contrariées par l’entrée en scènes de forces étrangères telles que l’Onu et l’armée française. C’est dans cette « brouille » que s’installe monsieur Ouattara à la tête de la Côte d’Ivoire.  Du coup, se pose avec acuité, la question de sa légitimité, malgré l’apparente résignation des ivoiriens.

Il nous apparait dès lors opportun d’en parler, d’en débattre - tout au moins - pour situer les responsabilités, pour se remettre en cause, de sorte à ne pas commettre les erreurs du passé, de se (re) donner une seconde chance, en accord avec la volonté du peuple ivoirien.

Libérer le véritable jeu politique

Que valent véritablement les principales forces politiques (FPI, PDCI, RDR) en présence en Côte d’Ivoire, depuis le changement brutal de régime, survenu à la tête de ce pays depuis 2011 ?

Une question qui en appelle une autre : Comment le savoir, si le véritable jeu politique qui devrait permettre à ces partis politiques, notamment le principal parti d’opposition, le FPI de Laurent Gbagbo, de s’exprimer librement, n’est pas libre et libéré ? En effet, le caractère répressif et dictatorial du régime ouattariste, qui n’est plus  à démontrer, s’oppose à la volonté de voir enfin, un jeu politique franc et ouvert en Côte d’Ivoire entre ces différentes forces politiques.

Les manifestations projetées par l’opposition sont systématiquement interdites par le pouvoir en place, les journaux qui leur sont proches font l’objet de constantes menaces et de sanctions, si leurs locaux ne sont pas vandalisés par des individus dont l’intérêt converge avec celui d’un pouvoir foncièrement opposé à toute contradiction.

Tant qu’une telle situation – contrariant le véritable jeu politique, empêchant de mesurer les forces réelles des partis en présence - perdure, tant que la démocratie et l’Etat de droit sont niés, il est utopique d’envisager une véritable réconciliation en Côte d’Ivoire.

La recherche de la paix et de la réconciliation se situent donc dans un cadre global, dans un ensemble qui tient tout aussi compte des deux points que nous venons de développer, c’est-à-dire le débat sur contentieux électoral qui permettra de panser les plaies encore béantes et le jeu politique libéré.

En voulant « amnistier » les prisonniers pro-Gbagbo, monsieur Ouattara répond-t-il finalement aux vœux de ceux qui attendaient de sa part un geste fort en faveur de la réconciliation ? Peut-être.

En tout état de cause, certains de ses détracteurs soutiennent que monsieur Ouattara pourrait décider cette « amnistie » tout juste pour étouffer les voix qui se font de plus entendre, réclamant que ses chefs de guerre - épinglés dans différents rapports accablants au sujet des crimes de guerre et des violations graves des droits de l’Homme – répondent de leurs actes devant les juridictions compétentes. Suspicion légitime, quand on sait que monsieur Ouattara se refuse toujours à « livrer » ses hommes aux mains de la justice.

Par ailleurs, si Ouattara amnistiait les prisonniers pro-Gbagbo, ce ne serait que justice rendue. Ce serait pour ces fils et filles de la Côte d’Ivoire, qui n’ont fait que servir leur pays, l’accession – enfin - à leurs droits bafoués et confisqués.

Finalement, n’est-ce pas à cause d’un seul homme que ces personnes ont été emprisonnées ? Que vaudrait donc leur liberté – quand bien même salutaire – pour la paix et pour la réconciliation, si celui pour la cause de qui elles ont été emprisonnées – c’est à dire Laurent Gbagbo – devrait quant à lui, moisir dans les geôles de la Haye ?

Marc Micael

http://afriquemergente.ivoire-blog.com/

 

17:50 Publié dans La Riposte | Lien permanent | Commentaires (0)

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