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08/01/2013

CÔTE D’IVOIRE, COTÉ VERSO




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Belle, riche, magnifique…, les adjectifs ne manquent pas pour parler de la Côte d’Ivoire. Un pays que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier – à juste titre d’ailleurs - de « béni de Dieu ». N’est-ce pas aussi ce qui lui vaut tant de malheurs, de crises à n’en point finir ?

Certes on en parle souvent en oubliant que ce remarquable pays - la Côte d’Ivoire - ne se limite pas qu’aux seules populations ou aux élites urbaines. Peut-être, serions plus conscients du drame ivoirien, peut-être, serions-nous plus averti sur la tragédie que vit ce pays en prenant la peine d’aller plus loin qu’Abidjan et ses banlieues. Pour une fois, en quittant nos  claviers d’ordinateurs, nos écrans de téléviseurs, bref tout ce qui fait de nous des citadins cloîtrés, pour écouter et savoir ce que  ces autres ivoiriens, ceux qui résident en campagne ont, eux aussi vécu, durant les heures sombres de la crise post-électorale.

Dès lors, pourrions-nous mieux comprendre comment ces derniers appréhendent l’avenir, à présent que le chaos s’est installé ? Quelles sont leurs profondes aspirations dans un pays certes meurtris mais qui est aussi le leur ? Car en effet, le pouvoir qui focalise notre attention – la conquête, la gestion du pouvoir - peut-il revêtir son vrai sens, conserver sa vraie valeur, si l’on oublie qu’en dehors d’Abidjan et de certaines grandes villes, il y a aussi la Côte d’Ivoire ? Cette Côte d’Ivoire profonde, rurale, la Côte d’Ivoire côté verso, cette Côte d’Ivoire occultée.

Car en effet, ce que l’on voit, lit et entend dans les médias, très souvent, ne reflète malheureusement pas assez cette Côte d’Ivoire que l’on dit « une et indivisible ».

La plupart des villages ivoiriens sont constitués de deux principaux types  de d’habitants : les autochtones et les allogènes. Des allogènes qui dépassent parfois en nombre leurs tuteurs autochtones. Normal pour un pays qui a accueilli et qui accueille encore des vagues entières d’immigrés essentiellement venus des pays de la CEDEAO, attirés par l’apparente prospérité de ce pays, mais aussi d’ivoiriens venus d’autres régions à la recherche de terres arables. Les allogènes occupent donc des terres depuis plusieurs années à tel point qu’il est parfois difficile aux jeunes générations d’autochtones d’en avoir, le moment venu. D’où les fréquents conflits fonciers qui jusqu’ici n’ont jamais dépassé le seuil de violence auquel nous avons assisté durant cette crise.

Comme dans presque tous ces villages, la cohabitation entre autochtones et allogènes naguère pacifique et empreint de respect mutuel, à la faveur de la récente crise post-électorale, disons-le tout net, a pris un véritable coup de froid. Car la politique, celle-là inique et cynique est passée par là.

Plus d’une décennie de campagnes d’intoxication menée par des gens qui disaient combattre l’exclusion que subissaient certains ivoiriens et la xénophobie pratiquée – selon leurs dires - contre les étrangers, aura bien plus contribué à créer une telle fracture sociale que la crise post-électorale elle-même. Crise qui n’était, en fait qu’un prétexte pour assouvir tant haines et de vengeances fabriquées et attisées durant toutes ces années par ces chantres de la prétendue «xénophobie-exclusion » en Côte d’Ivoire.

Ce qui s’est passé dans la plupart de ces villages si hospitaliers et en majorités situés dans la partie sud du pays, durant et après la chevauchée de la soldatesque sanguinaire aux ordres de monsieur Ouattara, est troublant, voire traumatisant, au plus haut point.

Un villageois, la voix encore pleine d’émotions raconte : « Nous étions terrés dans nos maisons, avec nos femmes et nos enfants. Des hommes en arme avaient pris le contrôle de notre village, semant partout la terreur. Ce qui nous a le plus choqué, c’est que ces tueurs étaient soutenus et aidés par ceux que nous avons accueilli chez nous depuis plusieurs décennies. Ce sont ces derniers qui indiquaient nos maisons et ceux d’entre nous qu’ils jugeaient proches de Laurent Gbagbo. Nos maisons étaient systématiquement fouillées, passées au peigne fin. Gare à celui chez qui ils trouvaient un poster, un tee-shirt à l’effigie de Laurent Gbagbo, ou même le numéro d’un journal « bleu ». Celui-là était d’office considéré comme un homme mort, un ennemi juré du nouveau régime dont le mentor n’est nul autre qu’Alassane Ouattara ».

Un autre relate comment des autochtones du village, essentiellement des jeunes, ont été pourchassés, contraints à fuir nuitamment leur propre village, à se refugier dans la brousse, abandonnant femmes et enfants. Il nous explique encore comment ceux qui n’ont pas eu la chance de fuir furent capturés, découpés à la machette, massacrés à coups de gourdins ou fusillés de sang froid.

Ces villageois avaient du mal à comprendre pourquoi leurs hôtes pactisaient avec ceux qui en voulaient à leur vie. Le plus ahurissant pour eux, fut certainement l’attitude hautaine, provocatrice et pleine de mépris de leurs frères venus d’ailleurs quand ils apprirent la chute du régime de Laurent Gbagbo et que monsieur Ouattara présiderait désormais aux destinées de ce pays.

A la question de savoir pourquoi, ils n’ont pas réagi face à cette vague de violence et de représailles dont ils furent les victimes expiatoires car étant sur leurs propres terres, la réponse nous parut à la fois simple et déconcertante : « Jamais de notre existence, nous n’avons assisté à tant de barbarie et de sauvagerie ! Jamais nous n’avons vu de nos propres yeux,  la violence portée à son paroxysme, comme s’y adonnèrent nos frères étrangers. Nous ne nous y attendions pas du tout. Voilà ce qui nous a ôté toutes nos forces. Nous, nous sommes un peuple pacifique. Nos querelles, quelles qu’elles soient, ne nous ont jamais poussé à verser tant de sang». Ce sont donc des personnes résignées, des populations autochtones encore traumatisées, hantées par cette sombre période d’horreur et d’angoisse certes, qui essayent tant bien que mal de s’en remettre, que nous avons rencontré.

Désormais, entre autochtones et allogènes, la méfiance est de mise. Ceux qui s’adonnèrent aux représailles sont encore présent dans les villages. Certains de ceux qui furent contraints à fuir – aux premières heures - pour sauver leur vie, sont progressivement revenus. Ceux qui ne fuirent pas mais qui furent néanmoins des victimes humiliées et choquées sont aussi là, rage, colère et indignation contenues.

Les uns et les autres se regardent en chiens de faïence. Chaque habitant – en réalité - garde dans son cœur le triste et douloureux souvenir de ces sombres moments.

Ainsi, reste encore tenace le sentiment que cette crise, la crise ivoirienne est loin d’être finie. Le tout, dans une accalmie précaire qui ne n’augure en effet rien de bon. Pour ces braves populations, la réconciliation ne signifie en fait rien du tout. Tant que leurs droits et leur dignité leur sont niés et que leur honneur reste bafoué. En attendant que vienne pour eux leur tour de s’exprimer face à ce bouleversement sauvage et inattendu.

Ainsi vit la Côte d’Ivoire côté verso. Loin des bruits de la capitale économique, loin des discours laudateurs sur le respect des droits de l’Homme, sur la croissance économique et les cérémonies saugrenues de réconciliation, médiatisées à outrance. Ainsi va la Côte d’Ivoire où le parti-pris des gens du pouvoir actuel en faveur des revanchards meurtriers nourris aux mamelles de la « xénophobie-exclusion », n’est plus à démontrer.

Dans un tel contexte, comment accorder d’avantage de crédit à ces manipulateurs obséquieux installés aujourd’hui au pouvoir, qui font de la réconciliation nationale un conte de fée juste bon pour les ignares et pour qui la Côte d’Ivoire ne se résume qu’à eux et leur clan ? Qu’ils prennent garde, on ne se moque pas indéfiniment et impunément d’un peuple humilié.


Marc Micael

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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